Être l’ainée de la fratrie

J’ai toujours pensé qu’être l’ainée avec deux frères plus jeunes que moi signifiait s’occuper d’eux et prendre soin de leur bien-être. Après tout, n’est-ce pas la raison d’être des grandes sœurs ? Nous pouvons nous mettre en avant offrant assistance à nos parents et obtenant en retour leur attention accrue et leur reconnaissance pour nos contributions, notre capacité à être autonomes et fiables tout en étant qualifiées de plus mûre que notre âge. Seulement, tout cela vient avec un prix, parfois, élevé ; dans mon cas, j’ai le sentiment d’avoir manqué les récréations de l’enfance puisque je devais toujours être de garde et en service. J’aurais tant aimé sortir avec les autres enfants pour aller jouer plutôt que d’étudier avec dévotion afin que je puisse aller à l’université et obtenir mon doctorat – une promesse que j’ai faite à mon père quand j’avais six ans et que lui-même terminait la rédaction de sa thèse de doctorat.

D’une certaine manière, j’ai toujours su que cette narration était de ma propre fabrique et que je devais la remettre en question afin que je puisse réécrire mon enfance. « Il n’est jamais trop tard pour avoir une enfance heureuse », m’a confié une compagne de retraite spirituelle alors que nous arpentions le bois d’hêtres de Cluny Hill. Il est fort intéressant de relever que je ne me rappelle plus les circonstances de l’invitation ; toujours est-il que je me suis trouvée inscrite pour une retraite de quatre jours à Findhorn réservée aux ainées. Un exemple de synchronicité ?

La retraite avait été organisée à l’initiative de Lisette Schuitemaker et de Wies Enthoven, deux ainées elles aussi, qui ont écrit un livre (en néerlandais puis traduit en anglais), The Eldest Daughter Effect, L’effet d’être une ainée. L’ouvrage discute de l’effet de l’ordre de naissance et les cinq qualités qui caractérisent les ainées, les filles premières de la fratrie. Nous sommes responsables, consciencieuses, pratiques, attentionnées et dévouées. Nous sommes aussi autoritaires, trop sérieuses, travailleuses, souvent criblées de doutes et sujettes aux mécanismes d’auto-sabotage. Manifestement, ce programme était la bonne expérience pour examiner mon récit d’ainée et pour transformer les croyances qui me retiennent.

C’est ainsi que je me suis trouvée assise dans un cercle avec 15 autres ainées au cours du long week-end de l’équinoxe du printemps. J’avoue que j’étais très intimidée par certaines de mes compagnes de voyage, des femmes puissantes avec des carrières exceptionnelles dans des domaines réservés habituellement aux hommes. Je n’arrêtais pas de voir des femmes formidables tout en projetant sur elles mes préconceptions à propos des néerlandaises perçues comme étant grandes et fortes. Je devais constamment vérifier la validité de mes pensées par rapport à la réalité externe et je souriais en observant les subterfuges de l’esprit cherchant une validation externe de mon système de croyances interne. Tout cela m’a aidé à prendre conscience des nombreuses fois où j’ai intimidé les autres et que je paraissais trop grande, trop puissante (par exemple, mon syndrome du Ferrari rouge, pour ceux que me connaissent bien).

Inutile de préciser que, passé la première rencontre intimidante et les premiers échanges avec la vague d’émotions charriant les mouchoirs, je me suis drôlement amusée. Enfin, je pouvais totalement me laisser aller dans mon rôle d’ainée. C’était la grande récréation et, avec l’appui de l’ange de l’Humour, tout tournait autour de s’amuser, prendre soin les unes des autres, et abandonner tout fardeau (imposé par soi ou par d’autres) que nous portions. Nous avons exploré le mythe d’être une ainée et les fils des récits à la fois individuels et collectifs. Nous avons affiné notre vision du monde en tant qu’ainée : quelle est notre contribution et qu’est-ce que nous sommes prêtes à changer en nous ? Nous avons jeté au feu tout ce qui ne nous sert plus et nous avons rendu hommages à nos lignées, aux femmes qui ont été ou sont nos modèles. Nous avons examiné les patterns dans nos relations à la fois familiales et professionnelles observant comment les cinq qualités se manifestent et peuvent également, parfois, engendrer des blocages et des déséquilibres. Nous nous sommes offertes une séance extraordinaire de soins corporels attrapant au vol des idées intéressantes sur la beauté en pleine conscience (Merci à Jayn et Jo de Weleda). Nous avons exploré de nouvelles manières de donner du feedback qui ne réveillent pas la peur d’être rejetée ou de ne pas appartenir. Les ainées sont souvent des perfectionnistes et se débattent avec toute forme de feedback qui pourrait titiller leur excellence. C’est tout moi ! Guère étonnant que j’aie suivi une carrière académique courant après la reconnaissance et me disputant avec l’évaluation par les pairs, autant quand il s’agissant de donner du feedback que de le recevoir.

Nous avons complété nos travaux avec un magnifique exercice d’intégration facilité par Wies qui nous a introduit à l’écriture proprioceptive, une approche de l’écriture qui prend racine dans le cœur et dans l’âme – Harttall. Avec cela nous étions prêtes à retourner dans nos mondes transformées ou en transformation, nourries et ressourcées par le temps et les expériences partagés, soutenu par un cercle de sœurs qui soigne et calme les aspérités et les blessures de l’effet de l’ainée, emportant avec nous des suggestions et qualités tirées des cartes de solutions intuitives.

Plusieurs de nos conversations ont évolué autour du poids des responsabilités qui, si souvent, nous empêchent de jouer dans la vie et de quitter notre poste de garde où nous nous trouvons volontairement ou involontairement. Pendant la retraite, reprenant les propos de l’une d’entre nous, Lisette a écrit la phrase suivante au tableau : « Si nous transformons la responsabilité en sagesse, alors nous deviendrons puissantes au-delà de tout doute ». Nous avons ainsi exploré ce que cela signifie de transformer le poids des responsabilité et le sentiment de solitude qui va avec. Comment est-ce que cela évolue en une sagesse collective partagée ? Nous nous sommes autorisées à considérer une acception plus large du mot « responsabilité », par exemple l’ « habileté à répondre » qui me semble tellement plus spacieux et autonomisant. J’ai pu comprendre à quel point l’expression « prendre ses responsabilités » correspond à un comportement culturel par défaut, une manière d’être et d’appartenir associée aux ainées de la fratrie. Nous pouvions sentir émerger à l’horizon un espace où la sagesse et les expériences des ainées prennent place et emmènent l’humanité vers de nouvelles formes de leadership. A la fin du programme, il était temps de reprendre la phrase et d’être plus affirmatives et plus ancrées dans le présent quant à nos aptitudes et contributions.

Quand nous transformons les responsabilités en sagesse, nous devenons puissantes au-delà de tout doute.

Que cela puisse être vrai non seulement pour les ainées.

Juste avant de commencer le programme j’ai lu le dernier livre de Brené Brown (une autre ainée) : Braving the Wilderness. The quest for true belonging and the courage to stand alone. Sa voix était avec moi me guidant et m’encourageant à exprimer ce qui fait sens pour moi et a statut de vérité interne quoiqu’il arrive autour de moi. J’ai quitté la retraite avec l’intention de demeurer dans ma vérité. Je sais que cela implique de valoriser ma manière unique à moi de m’exprimer et de prendre le risque de quitter mon ornières du devoir. Le nouveau site internet de Yggdrasil ainsi que ce blog sont des manifestations de cette expérience en cours. J’espère que vous y prendrez plaisir et que vous me rejoindrez dans mes explorations d’une vie de plénitude.

Affectueusement,  Nicole