Jeux de traductions

A notre retour de Findhorn, le groupe de collègues suisses – avec qui j’ai le plaisir de travailler régulièrement – m’a demandé de faire un compte rendu de notre semaine avec Stephen Busby. Partager au sein de nos espaces collectifs fait partie de nos pratiques régulières ; cela nous permet de mettre en mots ce dont nous faisons l’expérience, parfois, bien en-deçà ou au-delà des mots. Exercice redoutable surtout quand les sensations et les émotions ressenties semblent échapper aux mots ou que, a posteriori, je peine à raconter ce que j’ai vécu, certains événements étant déjà enrobés d’un brouillard protecteur. J’ai accepté la requête sachant que l’exercice me serait utile non seulement pour davantage intégrer et faire mienne cette expérience unique, mais aussi pour travailler ma propre fluidité quand je passe de l’anglais au français. D’ailleurs, une des choses qui m’attire dans le travail au sein du groupe suisse constitué autour du travail de Stephen est que je peux m’exprimer en français. J’ai toujours eu à cœur de créer du lien entre mes univers linguistiques et culturels, tout comme j’adore mettre mes compétences linguistiques au service de meilleures compréhension et expérience de l’interculturalité.

La demande est arrivée au moment où j’attaquais l’écriture du résumé en français du site. Après plusieurs mois hors sol francophone, j’étais à nouveau plongée dans cet exercice de transposition d’une langue à une autre. C’est un exercice qui va au-delà de trouver les mots exacts. Au cours du temps, et à maintes reprises, j’ai compris qu’il s’agissait de reformuler, voire repenser les propos de l’auteur, tout en lui restant fidèle, afin de faire les meilleurs choix possibles pour traduire une idée, un concept, une intention. « Traduire, c’est trahir », est une phrase que j’ai souvent entendue pendant mes années à Genève. Elle est attribuée au professeur Georges Steiner qui régnait sur la chair de langue et littérature anglaises quand je fréquentais l’Université de Genève. Une amie, pour qui j’ai réalisée de nombreuses traductions, dit de mon travail que c’est une forme de médiation culturelle qui permet de replacer des arguments de la langue source dans leur juste contexte dans la langue d’accueil. J’avais donc ces principes à l’esprit en rédigeant mes deux textes, le premier pour le site et le second pour le groupe suisse.

Récemment, j’ai eu la chance et le privilège de traduire de l’anglais au français l’ouvrage de Joseph Jaworski, Synchronicity. The Inner Path of Leadership (publication en français en cours). J’ai pu stabiliser mon champ lexical en français en me référant aux traductions françaises des œuvres auxquelles Jaworski se réfère, notamment les travaux de David Bohm. J’ai fait le choix de traduire Wholeness » par « Plénitude », puis de jouer autour de cette notion de plénitude pour ajouter « travail en plénitude » pour Wholeness work et « être et agir en plénitude » pour Living Wholeness. Stephen a choisi de traduire Higher consciousness par conscience élargie. La notion de mindfulness est souvent traduite par pleine conscience (cf. les travaux de Christophe André ou Fabrice Midal), quand elle ne demeure pas telle quelle en français. Souvent, faute de traduction satisfaisante, j’ai fait le même choix, celui de laisser le mot en anglais (leadership, scholarship, par exemple).

Lors du séminaire à Findhorn, nous avons beaucoup travaillé la relation entre les deux mouvements qui participent à l’éveil (awakening) et à l’émergence de la conscience élargie en accédant à des fréquences plus élevées de conscience (higher frequencies of consciousness). Le premier mouvement concerne l’esprit et les mouvements de conscientisation ou de prise de conscience (awareness work). Le second touche au corps et à la manière dont le corps fait sien et enracine les expériences (embodiment work). En voici une notion clé ! Comment capturer l’essence du embodiment work en français sans trahir, ni détourner ? La notion vient, entre autres, des travaux sur les traumatismes. Le neuroscientifique Peter Levine précise que le corps se rappelle de ce que l’esprit a oublié ce que Freud avait déjà mentionné. Il explique que nous gardons en notre corps et dans notre système nerveux des traces de nos expériences. Ainsi, embodiment contient l’idée d’une ingestion/intégration/assimilation dans le corps des expériences de vie. Au début, j’ai utilisé le terme d’incarnation en pensant à ce qui est dans la chaire, mais j’ai rapidement écarté ce terme en raison de son usage religieux et spirituel. Pourquoi pas incorporation ? Pas mal, mais ce terme ne capture pas tout à fait les mouvements d’énergie qui traversent le corps. Je me suis alors autorisée un peu de créativité avec un nouveau mot, en-corporation. Qu’en pensez-vous ?

C’est à cause du caractère novateur de notre champ de travail que j’ai commencé à recourir à la facilitation graphique. Ce qui échappe à la mise en mots se laisse saisir plus facilement dans le visuel. Je suis plus intuitive dans mes dessins que dans mes écrits, sans doute le résultat de ma formation scientifique où j’ai appris à composer avec les normes éditoriales et à jongler avec les genres académiques. « Une image vaut mille mots ! » Quelle sagesse dans ce propos qui honore aussi la simplicité. Désormais, j’aime commencer mes billets par une image. Peut importe les mots et les traductions si l’essence peut être appréhendée en contemplant l’image. L’image plus haut a été capturée à Findhorn et évoque le double mouvement du travail d’éveil à la conscience élargie.