Récit de Nicole

Décloisonner pour retisser ce qui a été divisé, cassé et meurtri

Quitter le connu

Je suis née à la maison à Sanderstead dans le comté de Surrey et j’ai passé les premières années de ma vie en Angleterre ayant déménagé trois fois, quand la famille a suivi mon père dans ses affectations comme doctorant en physique. En 1966, alors que j’avais sept ans, nous sommes partis nous établir à Genève en Suisse où mon père a trouvé du travail au CERN, l’organisation européenne de recherche nucléaire. C’était ma première expérience de changement paradigmatique quand je me suis trouvée dans un nouveau contexte et sans outils de navigation pour m’y retrouver. Ma résilience et ma détermination à faire sens de ce qui me paraissait être un total chaos ont pris le relais et j’ai fini par m’adapter. J’ai passé les quarante années suivantes à Genève : j’ai fréquenté l’Université de Genève, je me suis mariée et j’ai occupé plusieurs postes à responsabilité dans le domaine de l’enseignement supérieur.

Une crise de la cinquantaine? Non, un éveil !

Peu avant mes cinquante ans, j’ai senti le besoin urgent de quitter ma vie. Une vraie crise de la cinquantaine. J’étais assise sur une plage sur Marie-Galante en Guadeloupe à observer l’océan, quand j’ai subitement su que je devais quitter ma vie telle qu’elle était. Cela me semblait un cas de vie ou de mort : ma vie était en train de me tuer. Je devais me sauver ! J’ai pris cela très au sérieux et j’ai démarré avec une approche un peu cosmétique en privilégiant quelques toilettages simples, ça et là. J’ai quitté mon emploi stable et bien rémunéré à l’Université de Genève. J’ai quitté mon mari après 25 ans de mariage. J’ai quitté Genève pour m’installer à Lausanne. Bien entendu, j’en ai eu bien plus pour mon argent que j’imaginais ! Cette approche prétendument simple est devenue une quête spirituelle, un chemin que j’ai consenti à marcher pour toujours. De plus, rétrospectivement, je peux observer le tissage invisible, en arrière fond, qui m’a encouragé à marcher mon chemin avec plus de conscience et à suivre les finalités de mon âme dans cette vie.

Ma curiosité sans fin pour comprendre comment nous apprenons

Dès un jeune âge, j’ai été fascinée par l’apprentissage. Comment apprenons-nous et quelles sont les conditions qui favorisent des apprentissages en profondeur ? Cette recherche pour comprendre comment fonctionne notre cerveau a occupé une grande partie des débuts de mon voyage. J’ai suivi une formation de psychologue piagétienne à l’Université de Genève. Mon premier emploi était avec des personnes sévèrement déficientes mentales qui quittaient les établissements psychiatriques pour s’installer dans des résidences plus accueillantes. Ce tournant dans la prise en charge des handicapés mentaux m’a fourni une belle opportunité pour observer des changements dans les contextes institutionnels avec les inévitables résistances. J’avais aussi à me frotter au défi de développer l’autonomie chez des adultes avec des troubles sévères de l’apprentissage ayant vécu la plupart de leur vie dans des environnements pauvres en stimulation.

Des enseignements disciplinaires aux enseignements interdisciplinaires

Après quelques années de terrain dans des contextes très problématiques, j’ai décidé de reprendre mes études et de faire un doctorat sur l’enseignement interdisciplinaire à l’université. Je ressentais le besoin d’établir des ponts entre ce que je percevais être un monde cloisonné et enfermé dans des disciplines, des langues, des mentalités sociales, des contextes culturels, etc. Mon approche de l’interdisciplinarité est rapidement devenue une quête philosophique autour des questions d’intégralité et de connectivité. Ma recherche doctorale examine les efforts de enseignants universitaires pour développer des pratiques pédagogiques interdisciplinaires dans un contexte plus enclin à maintenir les frontières disciplinaires. Mes études de cas ont fourni un laboratoire formidable pour comprendre comment les enseignants conçoivent leurs enseignements et comment les étudiants apprennent (ou pas) dans ces nouveaux environnements.

Réformer l’enseignement supérieur et ses pratiques pédagogiques : un saut dans le 21ème siècle

Au terme de mon doctorat, on m’a demandé de mettre en place le premier service de pédagogie universitaire à l’Université de Genève. Peu après, en 1999, la Déclaration de Bologne a été signée lançant dans son sillon une réforme massive de l’enseignement supérieur sur l’ensemble de L’Europe, voire plus loin. Une fois de plus, je me retrouvais au cœur d’une réforme à grande échelle qui allait modifier la gouvernance et le leadership, les organisations et les prestations de l’enseignement supérieur. Excitant au maximum, et en même temps une période très éprouvante pour les personnes résistantes au changement et pour toutes celles qui se sont retrouvées dans l’agitation des remaniements institutionnels. Mon travail dans le domaine du développement de l’enseignement supérieur a pris forme dans ce contexte et j’ai pu observer les transformations dans l’identité professionnelle, la philosophie pédagogique et le développement professionnel des enseignants-chercheurs. J’ai activement pris part au façonnage du paysage de l’enseignement supérieur en Suisse. J’étais motivée à accompagner les enseignants-chercheurs qui devaient, à contre cœur, refaire leur programmes et enseignements selon les nouvelles directives. Il s’agissait aussi de développer une expertise dans le domaine de l’enseignement et de l’apprentissage spécifique à l’enseignement supérieur, d’établir des centres de pédagogie universitaire dans les établissements, de promouvoir le développement professionnel et pédagogique des universitaires. Je suis devenue une référence en la matière dans le monde francophone, représentant la Suisse dans de nombreuses instances européennes.

Expérimenter le leadership : je me casse la gueule

Après dix années de ce travail, j’ai eu envie d’assumer plus de responsabilités pour innover dans l’enseignement supérieur en occupant des postes à responsabilités. J’ai commencé par restructurer l’institut de recherche et développement d’une nouvelle institution du tertiaire, une haute école pédagogique, avant de prendre la direction de la haute école pédagogique du Tessin, la partie italophone de la Suisse. Au cours des trois années passées au Tessin, j’ai été confrontée à une expérience redoutable de conduite du changement avec de fortes, voire violentes oppositions. Cela m’a donné d’amples occasions de me frotter aux problématiques du leadership et du développement organisationnel. Peu à peu, j’ai compris que les changements externes ne seraient possibles que par des changements internes en lien avec les perspectives adoptées et les systèmes de croyances. Les circonstances invitaient à se concentrer sur les résistances en essayant de les surmonter d’une manière constructive et positive plutôt que de nourrir les divisions et le champ de bataille. Ces temps difficiles m’ont permis de réviser ma formation classique en psychologie cognitive et behavioriste et d’aller explorer les apports du travail transformationnel issus de la psychologie positive, des approches systémiques et de la gestion des traumas.

Apprendre : je remets l’ouvrage sur le métier

J’ai quitté la Suisse pour la France en 2013 quand on m’a demandé de revenir à la pédagogie de l’enseignement supérieur et de mettre en place l’institut de développement et d’innovation pédagogiques à l’Université de Strasbourg. J’ai pu tirer profit de mes expériences précédentes et des apports du travail transformationnel pour expérimenter avec la créativité et le décloisonnement. Progressivement, mon travail a pris une nouvelle orientation : soutenir les personnes, les communautés et les organisations à se transformer et à s’engager collectivement dans des projets socialement responsables, en abandonnant les cadres de références obsolètes et inadéquats. Bien que les changements aient été accueillis favorablement par de nombreuses personnes, nous avons également connu de farouches résistances à ce qui venait de l’extérieur. A l’époque, les attaques terroristes en France n’ont fait que cristalliser les positions extrêmes accentuant la béance ainsi que le fondamentalisme et la répression religieuse. Ce mouvement d’innovation a été arrêté net quand des voies plus traditionnalistes sont arrivées au pouvoir et on m’a demandé de partir.

Se libérer : enfin je quitte l’école !

A la fin de ma mission à Strasbourg, j’ai décidé qu’il était temps pour moi d’établir ma propre ligne de travail et d’aligner ma quête spirituelle avec mon travail scientifique. En 2015, j’ai rencontré John lors d’une formation sur la conscience élargie qui était donnée à Findhorn en Ecosse. Nous avons rapidement compris que nous allions partager nos questionnements et poursuivre le voyage ensemble. Après un voyage de plusieurs semaines de Strasbourg à la région de Assynt au nord de l’Ecosse, nous avons identifié notre projet commun : créer un centre de retraite dédié au travail transformationnel. Yggdrasil Living Wholeness est ainsi né en 2017.

Intégrer ce qui est devenu séparé

Mon voyage a commencé par un questionnement autour de l’interdisciplinarité. Je voulais construire des ponts entre les divisions culturelles, scientifiques et linguistiques que je connaissais depuis si longtemps. Je me sentais appelée à réunir ce qui était fragmenté et séparé, une posture difficile et inconfortable pour moi d’où je peinais à comprendre qui je suis et le sens de ma vie. L’image de construire des ponts est intéressante et m’a certainement aidée dans les premières années. Seulement, au fur et à mesure que je cheminais, j’ai compris qu’en me focalisant sur la construction de ponts, je maintenais les séparations, les cristallisant dans leurs structures sociales et culturelles, tout en cherchant désespérément à apercevoir de l’unité au-dessus ou au-delà des divisions. J’avais souvent l’impression d’être un chien berger essayant de rassembler un troupeau indiscipliné de brebis. Mon voyage transformationnel m’a amené à la conclusion que je devais changer de métaphore. L’ancienne image de construction de ponts s’est métamorphosée en l’image d’un tissage, un tartan écossais susceptible de héberger le Tout.

Actuellement, je m’intéresse au leadership travaillant avec des femmes occupant des positions de dirigeantes et/ou d’agentes du changement. Mon intérêt porte sur les nouveaux modèles de leadership qui vont au-delà des divisions de genres et apportent plus d’harmonie et d’intelligence collective dans les activités humaines.