La nuit de la Saint Jean

J’ai entendu parler, pour la première fois, des festivités de la nuit de la Saint Jean quand j’ai lu le polar de Viveca Sten Les nuits de la Saint-Jean qui se situe sur la petite île de Sandhamn proche de Stockholm. Les retrouvailles autour d’un grand feu marquent le solstice et la journée est désormais inscrite au calendrier chrétien du Nord de l’Europe. Au même moment où je lisais le roman, je siégeais dans une commission européenne sur l’évaluation dans l’enseignement supérieur qui était présidée par un groupe de femmes scandinaves considérées comme des pionnières en la matière. Nous étions en train de planifier notre prochaine rencontre quand quelqu’un a suggéré la troisième semaine de juin. La réplique était impressionnante ! Six femmes (blondes, grandes avec des jambes interminables) tout droit sortie de la Valkyrie se sont levées à l’unisson pour déclarer que c’était hors de question puisqu’elles seraient en train de célébrer la Saint Jean et qu’elles n’avaient aucune intention de manquer cette tradition pour prendre place dans une réunion ennuyeuse (leurs mots, pas les miens) dans un Bruxelles caniculaire. De toute évidence, il s’agissait du moment phare du solstice d’été en Scandinavie, un événement à ne pas manquer sous aucune condition.

Non sans surprise, quand je suis arrivée au Danemark, je me réjouissais de vivre mon premier Saint Jean. J’étais un peu confuse à propos des dates car, au Danemark, la fête a lieu le 23 juin alors que la Saint Jean est inscrite au calendrier catholique le 24 juin. Depuis, j’ai appris que Sankthansaften (la nuit de la Saint Jean) commence au coucher du soleil du 23 juin, la veille de la fête de Saint Jean Baptiste. Au crépuscule, de grands feux sont allumés partout dans le pays et on se ripaille de bière et de hot-dogs – appelés hot-dogs français quand noyés dans la mayonnaise et le ketchup. Selon les croyances populaires et les traditions païennes, la nuit de la Saint Jean était chargée d’un pouvoir spécial quand les forces du mal sont aussi à l’œuvre. Les gens croyaient que les sorcières traversaient le ciel sur leur balais en route pour Brocken qui se trouve en Allemagne. Pour mettre à distance les forces du mal, les feux étaient allumés en hauteur et chapeautés d’une effigie de sorcière, une référence sans doute à la chasse aux sorcières envoyées au bûcher.

Ma première année (2017) au Danemark, la météo était maussade et venteuse à la nuit de la Saint Jean et nous n’avions guère envie de nous agglutiner dans une prairie humide à regarder un feu s’enfumer. Aussi, une autre tradition danoise battait son plein, les cortèges d’étudiants surexcités et très imbibés qui fêtaient leur certificat de fin d’études (équivalent du bac) et le début des vacances d’été. Portant les casquettes des diplômés, ils déambulent en ville sur des camions ouverts décorés au bruit de klaxons tonitruants et de musique disco tout aussi assourdissante montrant les parties de leur corps qui voient rarement le soleil. Pas le plus réjouissant des spectacles. La deuxième année, nous étions à Findhorn, en Ecosse, et il a donc fallu attendre la troisième année, avec une météo exceptionnelle, pour que je puisse déguster ma première nuit de la Saint Jean avec toutes ses garnitures.

Nous avons passé la soirée en bord de mer à Gudhjem. Une fanfare de jeunes norvégiens a marché aux sons de chants traditionnels jusqu’au port où attendaient le grand feu. Nous avons pris place de l’autre côté du port admirant les reflets des flammes et de la fumée dans l’eau calme. J’étais émerveillée de constater comment différents rituels et traditions ont fusionné au cours du temps comme, par exemple, la mythologie nordique s’entremêlant au christianisme. Je sens que le Danemark est le pays de l’inclusion où nous pouvons explorer le paradoxe du « à la fois/et » plutôt que de demeurer dans un univers de « soit/ou bien ». Je ne suis pas certaine que tout le monde soit d’accord avec moi à ce sujet et d’aucuns souhaiteront me corriger en soulignant toutes les divisions qui nous séparent (et j’en ai fait l’expérience à maintes reprises quand nous avons fait la demande de notre permis de mariage ou, par la suite, quand j’ai demandé le renouvellement de mon passeport britannique). Je sais désormais que je suis ici pour incarner et vivre un univers du « à la fois/et » et pour plonger au plus profond de l’expérience d’une conscience non dualiste. Tout naturellement, je me trouve fréquemment au contact de réalités où je peux le pratiquer, une manière d’être au monde sans être de ce monde.

Je me sens très à l’aise et à la maison sur Bornholm bien que je ne parle pas le Danois. Cependant, je ne ressens pas le besoin de demander la citoyenneté danoise, la démarche étant très exigeante en termes de maîtrise de la langue et de la culture. Le Danemark vient de se doter d’un nouveau gouvernement avec une femme comme premier ministre. Peut-être que les choses évolueront au cours des ans. Avec un peu de chance, les sorcières des feux de la Saint Jean et les femmes de pouvoir ne devront plus émigrer pour se rassembler et dire leur vérité, quelle que soit la langue dans laquelle elles s’expriment.

Je vous souhaite un magnifique été,

Nicole